ÉPILOGUE
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 onde d'outremer △ thalia

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MessageSujet: onde d'outremer △ thalia   Mar 24 Mar - 17:57

“ Onde d'outremer ”

isaac versondre & istalia kaligaris
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MessageSujet: Re: onde d'outremer △ thalia   Mar 24 Mar - 18:00

It was a privilege to love him, wasn't it?
(The Fault In Our Stars, J. Green)

Isaac Versondre entre dans la chambre, ferme et verrouille la porte. C’est illégal dans un hôpital, mais il sait que les infirmières qui l’aident à s’occuper d’elle sont en pause et qu’il a donc une heure pour vivre comme un criminel. Elle est là—où voudrait-il qu’elle soit d’autre ?—elle est couchée au centre du grand lit blanc, aussi pâle que les draps, sauf pour la chevelure rousse qui part dans tous les sens, épaisse et soyeuse et toujours brillante.

Voilà six ans qu’il s’occupe du coma d’Athénaïs Kaligaris comme un secrétaire gère la carrière de son patron. Au début, il n’était que l’interne qui suivait partout le docteur assigné à ce cas, mais après que l’hôpital ait essayé, une première fois, de la débrancher, il a repris le dossier à lui seul. Regardez-la, a-t-il plaidé. Elle va revenir. Elle est seulement perdue dans le labyrinthe de son coma. Il n’y a pas de souci à se faire pour elle.

VERSONDRE— Je ne sais pas si vous vous rappelez, mademoiselle Kaligaris, la semaine dernière je vous racontais qu’ils veulent que je passe en oncologie. J’ai parlé de vous à une des patientes, là haut, au sixième étage, et elle m’a donné ce livre. Elle a dit que vous aimeriez surement ça parce que c’était triste.

La couverture est bleue et noire et blanche et jaune. Isaac ouvre la première page et prête sa voix à celle de la narratrice, qui a seize ans. Une demi-heure après avoir commencé, il est déjà convaincu que ce sera une histoire horrible. Il jette un regard à celle qui dort près de lui—il ne faudrait pas qu’elle trouve dans ce récit une excuse pour pas se réveiller, pas avant qu’ils se rencontrent, pas avant qu’ils tombent…

Toute la semaine, il revient, une heure par jour, lire à Athénaïs Kaligaris, qui est le public le plus attentif qu’il n’ait jamais eu.

VERSONDRE— …It was a privilege, though, wasn’t it? To love him.

Il ne reste qu’une quinzaine de pages au livre. C’est dimanche. Tout va mal pour l’héroïne du roman qui voit sa vie s’écrouler devant elle sans qu’elle ne puisse rien y faire. Isaac arrête de lire et referme le livre. Il songe à celle qui dort devant lui avec admiration. Cela fait six ans qu’ils se battent ensemble. Dans quatre ans, il découvrira qu’elle veut bien se battre avec lui plus longtemps encore.

Quelques années après cela, il la trahira comme jamaisi ceux qui aiment ne devraient trahir. Il ne lui restera que cette phrase : ç’a été un privilège de l’aimer, n’est-ce pas ?

Oui, répondra Isaac, le visage vide et les yeux perdus dans une jungle aussi irrévocable et infinie que l’amour qu’il ressent depuis des années pour Athénaïs Kaligaris. Oui.

It was a pleasure to burn.
(Farenheit 451, R. Bradbury)

Réveillé aux petites heures du matin par un cauchemar violent, Isaac est descendu de la forteresse orpheline pour siroter un thé tiède en attendant que le soleil se lève. It was a pleasure to burn—quelle drôle de phrase qui joue en boucle dans sa tête. Farenheit 451 est l’un des seuls livres qu’il a amenés avec lui à Oblivion. Jamais auparavant, n’a-t-il remarqué à quel point cette phrase ressemble à l’autre, à It was a privilege to love him. Même structure, presque le même nombre de syllabes. Dans un paysage aussi bizarre que celui où il se trouve, elles pourraient pratiquement se mélanger à n’en devenir qu’une seule. Personne ne lit ici, personne ne le saurait. Les remords lui remontent à la gorge alors que le thé descend, comme de vilains reflux gastriques.

Il est parti si vite. Ç’a été une question de jours, presque. Le temps de prendre un billet d’avion pour Gizeh, de convaincre Athénaïs que ce n’était pas une terrible erreur d’emmener Buddy. Versondre, celui qui jamais n’avait pu, avant AthénaÏs, se poser en un seul endroit, s’est senti revivre à la perspective de cette nouvelle aventure. Revivre. Quelle hypocrisie. Quelle chance ! avait-il pensé, lorsque sa femme lui avait demandé de partir à sa place, retrouver sa sœur et sa fille. Un véritable passe-droit. Je serai parti un an, tout au plus—mais un an passait et il n’avait aucun chevron et il avait laissé Athénaïs seule, là-bas et aurait-il, maintenant qu’il y pensait sérieusement, réellement eu besoin de cette excuse pour partir ? N’aurait-il pas fini par contacter par lui-même McAllister, à la perspective d’une aventure sans pareil, sans en parler à sa femme ?

VERSONDRE— Tu sais bien que oui. Chien sale, va.

Les voix dans sa tête entremêlent celle d’un Isaac Versondre plus jeune qui lit John Green à celle qu’il va épouser, à celle de Ray Bradbury qui, d’un ton grave, parle de feu, à celle d’Athénaïs qui l’accuse de l’avoir abandonnée. It was a privilege to love her. It was a pleasure to burn. It was privilege to love her. It was a pleasure to burn. It was a pleasure to love her—it was a privilege to burn.  Le silence.

La jungle oblivéenne parle, il suffit de savoir écouter.

Isaac est agenouillé sur l’une des berges de l’endroit qui chante pour lui le plus clairement, le ruisseau Chanteprairie. Les mélodies claires, comme celles des différentes voix d’une chorale, s’échappent dans l’air du petit matin. L’espace d’un instant, elles rappellent à Isaac des après-midi d’autrefois (d’outretombe, peut-être), passés à jouer à Zelda avec Buddy dans le confortable triplex parisien—je te parie que je peux arriver à maîtriser la mélodie de l’ocarina avant toi, disait l’adolescent et le vieux riait. Peut-être que la mélodie du ruisseau n’est que l’effet du vent et de l’eau qui soufflent d’un même courant entre les rochers, suggère le cerveau d’Isaac à son propriétaire—mais non, s’indigne le vieux docteur. Son cerveau a assez parlé dans les derniers mois, le traînant d’un coup de tête jusqu’ici, laissant derrière, laissant à l’extérieur celle qui par la main l’a entraîné à travers tout ce qui n’a pas été Oblivion les quinze années auparavant

celle qui, dans son lit d’hôpital, l’écoutait lire John Green sans rire—Isaac ferme les yeux et demande à tous les dieux qu’il connaît (c’est le dernier recours des hommes qui ne croient en rien) et à Chiere, même, de lui donner pardon

Il plonge une fois sa tête dans l’eau et remonte à la surface. La douce brise du matin effleure son visage mouillé, le faisant frissonner—il replonge sa tête une deuxième, troisième, quatrième fois. À la cinquième plonge, il perçoit un reflet orangé dans l’eau, l’éclat d’un regard moqueur qu’il connaît si bien, il replonge

La sixième fois qu’il sort la tête de l’eau, le reflet roux est encore là. Isaac Versondre laisse l’eau se calmer pour être sur que ce n’est pas la jungle qui lui joue un mauvais tour. Il distingue maintenant dans l’eau le visage presque nettement. C’est celui qui berçait, immobile, dans le lit d’hôpital, il y a toutes ces années…

VERSONDRE— Athénaïs ?

HRP:
 
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MessageSujet: Re: onde d'outremer △ thalia   Mer 25 Mar - 4:36

HRP:
 

Le monde s'éveille. Sur les pentes du Mont Céleste, à la lisière de la jungle, ma demeure doucement se laisse caresser par les premiers rayons du soleil. Le monde s'éveille, oui – mais la jungle ne s'endort jamais complètement. Sur les branches, les oiseaux chantent leur ode de l'aube, saluant le lever de l'astre du jour, avant de s'envoler à tire-d'aile profiter d'une brise complice. Un bâillement plus tard, je roule sur le ventre et observe paresseusement un toucan enhardi avancer en se dandinant le long de la rambarde de mon balcon. Tout est silencieux – de ce silence particulier de la jungle, qui est empli de tout sauf de silence, comme si la nature autour de moi respirait. Thémis appelle notre domaine « l'Arche », et je trouve qu'elle a raison – c'est un refuge de bois et d'étoffe, de corde et de lianes, au milieu de toute cette sauvage vibration. M'étirant longuement, je pose les pieds sur le plancher de l'étage – un tapis moelleux offert par une amie Chieresque m'évite tout danger d'échardes, et je vais m'accouder près du toucan, aussi nue que la main. Qui me verrait ici, perchée tout en haut des troncs, sous les frondaisons centenaires ? Personne. Thémis est partie pour le Temple effectuer une livraison de poteries avec ses amis du Petit Matin, et je suis restée seule ici. J'en ai profité pour tendre sur leurs cadres de bois les feuilles de ce papier artisanal qu'un Égaré fabrique à base de pulpe végétale et que Sven m'apporte à intervalles irréguliers – c'est plus du tissu que du papier, d'ailleurs, et je peux effacer les trais gras de fusain que j'utilise pour recommencer sans cesse mes croquis.

Je vais agrandir l'Arche. Il arrive de plus en plus souvent qu'Esi'r s'attarde pour la nuit, et même si nous avons un étage entier pour les invités qui parfois demeurent avec nous quelques temps, j'aime à penser qu'il pourrait avoir son domaine au cœur du nôtre. Au fil des années, Sven s'est aménagé un nid sur une des plates-formes à l'écart, dans un style brut qui lui correspond très bien, et qui me rappelle notre séjour naguère, à bord de la Valkyria, lorsque nous sommes arrivées en Oblivion Thémis et moi. Esi'r fait partie de nos familiers – il mérite bien d'avoir ici un point de chute qui ne soit qu'à lui, dans le secret de sa charge de chaman. Alors, j'ai commencé quelques tracés, cherchant à agrandir harmonieusement notre espace de vie pour installer le sien. L'envie n'y est pas, cependant, ce matin ; il fait lourd, et je pressens un de ces orages primitifs et magnifiques pour la fin de journée. Trop lourd pour travailler – la sueur de mes doigts ferait glisser ma prise sur le fusain, et j'y perdrais mon temps. Non, ce matin, avant que le soleil ne soit trop haut, c'est la baignade qui sera de mise. Je sais déjà où je vais aller – le Ruisseau Chanteprairie coule dans la Plaine Ondulante, pas très loin d'ici, et je pourrai cueillir sur ses berges les nouveaux roseaux dont j'ai besoin, ma réserve étant très basse actuellement. Après avoir enfilé une tunique courte et les longues bottes de marche qui me préserveront des morsures de serpent dans les hautes herbes de la plaine, j'attrape ma besace, mon harnais à roseaux, et la serpe affûtée qui me permettra de les couper. Je sais que des saponaires poussent près du cours d'eau – avec un peu de chance, j'en trouverai, et je pourrai les ramener également. Leurs vertus nettoyantes valent bien le meilleur de tous les savons du monde !

Je remonte le cours du Ruisseau, longeant la berge vers l'anse près de laquelle poussent les roseaux que je cherche. Les mille voix de l'onde résonnent en une harmonie terriblement profonde, et je me surprends à esquisser les paroles de cette chanson arabe qu'un ami Égaré m'a enseignée il y a quelques années déjà. Le murmure de l'eau semble suivre ma voix, accompagnant de ses douces notes mon chuchotement méditatif, et je me reprends à penser aux merveilles de l'Orient que je n'aurai plus l'occasion d'admirer. Mes pensées s'évadent tandis que j'avance machinalement, tapant le sol de mon bâton pour écarter de moi les bêtes qui pourraient se tapir à proximité ; mes pensées dérivent, vers Artémisia en route vers le Temple, vers Athénaïs endormie sûrement bien loin d'ici, vers la vie que nos parents voulaient nous imposer et que chacune de nous a rejetée à sa manière. Et je chante pour notre vie d'ici, pour la fille que le destin m'a donnée et la bienveillance que Chiere nous manifeste, pour notre Arche merveilleuse suspendue aux étoiles, pour la poésie bohème dont les Chieresques nourrissent nos soirées, pour la barbarie sauvage de ce monde si primitif qu'il en résonne jusque dans les tréfonds de mon être. Ici, dans la Plaine, je ne ressens pas la vibration solennelle de la vie perpétuelle ; mais je sens le souffle du vent qui parcourt l'étendue herbeuse le long de mes cuisses, cette respiration si lente, si calme – immémoriale, irrépressible. Éternelle...

Je suis Oblivéenne, à présent.

Je crois que je le suis, depuis le premier instant.

J'ai arrêté de chantonner, un sourire rêveur sur le visage, lorsque je débouche à l'anse où j'avais prévu de me baigner avant de couper mes roseaux. La place est déjà occupée. Il y a, agenouillé près de l'eau, un homme qui ne cesse d'enfoncer son visage dans l'onde. Déposant sac et harnais à mes pieds, appuyant le bâton contre un rocher, serpe à la ceinture, j'incline la tête sur mon épaule pour observer son bien curieux manège, amusée au fond de voir ce comportement terriblement enfantin chez un homme qui me semble dans la fleur de l'âge. Je suis derrière lui, à présent – je capte fugitivement son regard dans le reflet que l'eau troublée du Ruisseau me renvoie. Je m'apprête à le saluer, à lui demander dans les langues que je connais si je peux l'aider – lorsqu'un nom que je n'attendais pas franchit ses lèvres.

VERSONDRE— Athénaïs ?

Que... Mais QUI est cet homme ? Comment connaît-il ma sœur ? Et surtout, comment, COMMENT, sait-il le lien qui m'unit à Théna ? Je recule prestement de quelques pas, la main sur l'outil à ma ceinture, prête à défendre ma vie avec la dernière énergie s'il lui venait l'idée d'y attenter. Brandissant la serpe devant moi, l'autre main tendue en avant pour l'empêcher d'avancer plus près, je tente désespérément de retrouver pied dans la confusion qui agite mes sens. Mon esprit cavale à en perdre haleine dans les étendues de l'illogisme, et je lutte pour comprendre. Fébrile, mon regard l'étudie sous toutes les coutures – et le jour commence à se faire quand je réalise que ses vêtements n'ont rien de la tenue pratique adoptée après quelques années d'errance par la plupart des Égarés. Cet homme-là porte encore des vêtements d'avant – cet homme-là n'est pas là depuis longtemps. C'est sûrement cet Orphelin de l'autre monde installé près du Petit Matin, qui s'est enquis de Thémis et de moi, de ces deux grecques aux cheveux de feu perdues une décennie auparavant. Déglutissant, j'abaisse lentement mon arme improvisée avant de la remettre à ma ceinture, laissant mes deux mains tendues devant moi comme pour me protéger. Il s'est retourné, me regarde de face – et je vois quelque chose dans ses yeux qui me rappelle trop bien le choc de ma propre arrivée.

Il m'a appelée Athénaïs. C'est qu'elle vit encore, alors ? C'est que je lui ressemble, ne serait-ce qu'un peu ? Oh, douce Mère, ô Chiere toute-puissante.

J'ai peur de cet homme.

Incapable de parler, trop bouleversée encore, je ne peux que secouer mécaniquement la tête, encore et encore, reculer un peu plus, de quelque pas, continuant machinalement à nier le nom qu'il m'a donné, dans une litanie muette ininterrompue. Non, étranger, je ne suis pas Athénaïs, non, non, non – et toi, qui es-tu, pour venir ainsi me jeter au visage le nom d'une sœur que je croyais perdue après l'avoir tant chérie, qui es-tu pour venir chambouler mon existence – non, ce n'est pas moi, je ne suis pas celle que tu cherches, mais qui es-tu, toi, étranger ; dis-moi, qui donc es-tu ?


Dernière édition par Istalia Kaligaris le Mar 28 Avr - 0:13, édité 1 fois
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MessageSujet: Re: onde d'outremer △ thalia   Mar 14 Avr - 3:20

Lorsqu'il était encore enfant et tendre, sa grand-mère maternelle, celle qu'il appelait Yaya et qui vivait à Athènes, lui racontait les vieilles légendes helléniques qui avaient peuplé son enfance et celle des générations venues avant. Elle parlait de centaures, de faunes, de l'Hydre de Lerne et du Lion de Némée. Celles qui étaient toujours restées avec Isaac étaient les nymphes. Plus douces que les harpies et les amazones, elles vivaient autour des lacs et des rivières, se ressourçant auprès de l'eau claire et se transformant à l'approche des intrus. Il s'était longuement questionné, durant ses années d'exploration de la Terre et de la vie, à savoir quand il croiserait une nymphe—il était persuadé qu'il le saurait, qu'il le sentirait. Enfant, Isaac avait cru à la transcendance et à l'illumination. Adulte, il avait d'abord perdu ce sens du miracle avant de le retrouver, avec Athénaïs, puis de le reperdre. Lorsque l'on perd les choses deux fois, d'ordinaire, on les enterre si loin qu'on n'y revient jamais. Le ruisseau venait de déterrer une morte, de déraciner un arbre, d'amener, flottant sur son onde, la nymphe qu'il attendait, enfant, lorsque Yaya lui racontait les déboires des faunes qui couraient après les nymphes, dans un monde d'il y a des siècles et des siècles, où tout était possible.

Oblivion est un monde perdu dans les siècles. Oblivion rend tout possible—même ça. Même Istalia Kaligaris, la sœur perdue, l'objet de sa mission. Isaac va pouvoir rentrer chez lui. Il va enfin pouvoir la revoir.

Ses souvenirs d'enfance lui rappellent cependant l'enfant qu'il a rencontrée ici, à Oblivion. Une autre rousse, plus farouche et sauvage que les lynx d'Amérique. À peine vingt ans et elle a dans les yeux l'expérience d'une femme de soixante. Buddy dit qu'elle s'appelle Calgary, mais Isaac ne l'a jamais entendue parler. Celle-ci, celle qu'il a devant les yeux, le reflet de sa bien-aimée, parle-t-elle ? Il ne peut en être certain—le ruisseau chante si fort. Dès les premières approches que Buddy et lui ont fait de Calgary, après l'avoir sauvée de la mort certaine, Isaac s'est mis à noter les erreurs qu'il faisait avec elle. Trop avide de savoir son histoire, de savoir comment une rousse au teint clair s'était perdue dans cette jungle hostile, il avait oublié l'humain derrière le corps, le traumatisme derrière les grands yeux mordorés. Isaac Versondre n'est pas sur le point de refaire la même erreur avec celle qui ressemble trop à sa femme. Mieux vaut feindre l'ignorance—du moins jusqu'à avoir une preuve. Essuyant son visage du revers de sa manche, il se tourne vers l'inconnue, l'air mystifié.

VERSONDRE— Je suis désolé. Je pensais vous avoir reconnue.

Il esquisse un rire nerveux.

VERSONDRE— Cette jungle, ce monde... c'est à s'y perdre.

Il lui tend la main. De tels cheveux, un tel teint, ça promet au moins la civilité terrestre d'une poignée de mains—il s'est bien fait prendre avec les Chieresques, qui n'observent pas cette tradition.

VERSONDRE— Je m'appelle Isaac.
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MessageSujet: Re: onde d'outremer △ thalia   Mar 28 Avr - 0:12

Choquée au delà du possible, je regarde cette main tendue, comme si elle pouvait me mordre. Il a l'air doux pourtant, aimable et cordial ; mais ce qu'il représente me glace le sang, et la menace qui l'auréole sans même qu'il n'en ait conscience me terrifie. Je suis bouleversée. Bien sûr, les rumeurs m'avaient préparée à cet homme d'ailleurs venu s'enquérir des Kaligaris – ô, comme il avait été dur aux premiers temps de notre séjour de faire comprendre aux enfants du Petit Matin que ce n'était pas un second prénom que nous partagions...

C'est lorsqu'il laisse retomber sa main que je réalise être en train de le fixer sans ciller depuis un bon moment, statufiée par le choc et encore incapable d'aligner deux mots. Le ruisseau murmure sa mélodie en sourdine, et l'écho de son rire embarrassé résonne encore dans mes oreilles. Il a vraiment l'air... inoffensif. Paisible, gentil même ; mais de ce que je me souviens d'Athénaïs, elle ne pourrait se satisfaire d'un fantoche sans caractère, je présume donc qu'il doit cacher quelques remous dans cette eau qui dort. Et s'il est venu ici chercher Thémis, Doux Jésus, ô Chiere, Mère de Tout et de Tous, Toi que j'en suis venue à aimer, ô Chiere par pitié – fais qu'il échoue... Que dois-je faire ? Prétendre être une autre et le leurrer pour mieux m'enfuir ? Ou être moi-même ; rester Istalia et me montrer honnête ? Mon cœur balance. Le temps semble passer au ralenti, tant les rouages de mon esprit cavalent à bride abattue. Les possibilités défilent à toute vitesse, dans un fracas paniqué que je suis seule à entendre, et je me sens comme une biche acculée. Prise au piège. Condamnée.

Et puis, au bout d'un instant aussi long qu'une éternité, le calme se fait. Je n'ai pas survécu ces années en me montrant lâche ; je n'ai pas élevé Artémisia dans la couardise. Fermant les yeux un instant, j'inspire profondément l'air serein de la plaine, chargé des senteurs riches de ce que nous appelons « printemps » et qu'ils nomment « Rêve ». Puis je rouvre les yeux, et je les fixe dans les siens. Le soleil m'éblouit un peu, je ne distingue pas vraiment l'expression de son visage ; mais je m'efforce d'apaiser le mien, effaçant toute velléité de fuite pour remplacer mon angoisse par un sourire. Un pas en avant, je lève la tête vers lui – qu'il est grand, Chiere ! – et je tends la main, en une invitation un peu inquiète, mais résignée.

« Bonjour, Isaac. Je m'appelle Istalia, mais cela, je pense que tu le sais déjà, n'est-ce pas ? »

J'ai parlé en grec, instinctivement, délaissant notre vouvoiement formel pour employer ce « tu » familial qui le reconnaît comme membre de ma parentèle. Il doit bien se douter que les Chieresques m'ont prévenue, de toute manière. J'ai mille questions à lui poser, sur Théna, sur nos parents, sur la Grèce, sur le monde. Mais sur Athénaïs, surtout, oui, cette sœur dont j'ai porté le deuil et qui ressuscite un peu devant moi, dans le regard de cet homme venu de si loin, après tellement longtemps. Pour l'instant, je me tais, le dévorant des yeux, cherchant dans ses traits un peu de mon Athéna, cette guerrière de mon enfance que je n'ai jamais oubliée, même lorsqu'elle gisait pâme comme une morte sur son lit d'hôpital.

Cet homme – ô Chiere. Cet homme est l'époux de ma sœur. Ma sœur vit.

Et voilà soudain que ma famille d'avant existe à nouveau...

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